(un travail que j'ai écrit pour un cours de composition
française)
Je suis arrivée à Genève un jour gris et morne
d'octobre; je suis entrée à ma chambre vide qui donne au
nord et ne reçoit point de soleil. Ma première visite
à Genève avait été en juillet, et l'impression
que j'en conservais était une image du lac bleu argenté qui
s'étalait paisiblement vers les montagnes. Je ne savais pas
rapprocher ce Genève-là, dont même les rues avaient
semblé être en fleur, avec celui que je voyais en ce moment,
dont les immeubles en béton se dressaient froidement entre les
arbres presque dépouillés de feuilles.
Néanmoins, mes premières explorations de la ville
commencèrent bientôt. J'errai dans les rues entre les hauts
bâtiments immobiles. Ce qui me frappa dans tous les quartiers,
c'était les graffiti. Ces écritures en noir, en bleu, en
vert, des noms griffonnés, des mots indéchiffrables, des
insultes, des déclarations, des accusations amères contre
les capitalistes, contre une ex-copine, contre les fascistes, contre la
police, contre un ennemi inconnu. Et il y en avait un, écrit en
rouge avec un peu plus de soin, presque caché par de
l'échafaudage, qui dit: "Les murs sont là pour nous
écouter." Ce fut celui-là qui me décida de les
enregistrer.
Je parcourai la Jonction, la plaine de Plainpalais, la Place-Neuve, les
Grottes, les Pâquis, les quais du Rhône. Je marchais avec
détermination, la tête nue au soleil, mon nez rouge
à cause du vent de fin d'octobre, mon appareil-photo en
sécurité entre mes mains gélées. Perdue,
étrangère, je me mis à déceler les voix de
ceux qui étaient étrangers dans leur propre pays. Ces mains
invisibles anonymes devinrent pour moi les auteurs d'un livre
sacré que je lisais à travers l'objectif
carré. Quand des larmes frustrées me piquaient les
paupières, je vagabondais dans les rues qui témoignaient que
je n'étais pas seule.
Plus tard, je suis arrivée à comprendre que Genève
est une ville gardée : la brume trompeuse qui descend le soir, les
dragons délicats qui veillent auprès du portail de Victoria
Hall, le mélange de langues entendues dans la rue, le labyrinthe
architectural qui perd le visiteur à travers les siècles,
les montagnes qui haussent leurs épaules en forêts, les
Réformateurs en pierre aux chapeaux solennels, les rivières
qui divisent la ville. Mais j'ai aussi appris qui si je savais y
pénétrer, je pouvais découvrir les secrets de la
ville et la rendre mienne.